Pourquoi j'enseigne encore le Stand-Up après +33 ans — Pascal Daubias

Pascal Daubias raconte pourquoi après 33 ans d'expérience il enseigne le stand-up chaque mercredi soir à Paris. Avec humour — forcément.

Pascal Daubias

6/9/20266 min read

Pascal Daubias professeur stand-up Paris Comic Academy — 33 ans d'enseignement
Pascal Daubias professeur stand-up Paris Comic Academy — 33 ans d'enseignement

Temps de lecture : 6 minutes — ou le temps d'un trajet en métro, ce qui est à peu près la durée idéale pour lire quelque chose sans se sentir obligé de finir.

On me pose cette question régulièrement.

Pas méchamment — avec une vraie curiosité. Parfois avec un soupçon d'incrédulité polie, comme quand on demande à quelqu'un comment il fait pour manger la même chose au déjeuner depuis vingt ans.

"Pascal, ça fait 30 ans que tu enseignes le stand-up. Tu n'as jamais eu envie de... passer à autre chose ?"

La réponse courte : non.

La réponse longue : lisez la suite.

1993 — Le début d'une idée qui ne devait pas durer si longtemps

En 1993, personne n'enseignait le stand-up à Paris.

Pas parce que le stand-up n'existait pas — mais parce que l'idée qu'on puisse l'enseigner semblait saugrenue à beaucoup de gens. L'humour, c'était un don. On l'avait ou on ne l'avait pas. Un point c'est tout.

J'ai décidé que c'était faux.

Pas par provocation — par conviction. J'avais été comédien pendant des années. Télévision, cinéma, publicité, théâtre classique de Shakespeare à Molière. J'avais appris des choses sur la scène, sur le public, sur ce qui fait qu'un moment devient drôle. Et j'étais convaincu que tout ça pouvait se transmettre.

Trente ans plus tard, j'ai toujours la même conviction. Avec en prime quelques centaines d'élèves pour la confirmer.

Ce que le stand-up m'a appris — et que rien d'autre ne pouvait m'apprendre

J'aurais pu choisir d'enseigner le théâtre classique. J'en avais les outils, la formation, l'amour.

Mais j'ai choisi le stand-up. Consciemment.

Parce que le stand-up est la discipline la plus honnête qui existe en comédie.

Pas de décor pour vous sauver. Pas de partenaire pour rattraper une réplique ratée. Pas de personnage derrière lequel vous cacher. Juste vous — debout, avec un micro, face à des gens qui attendent que vous soyez drôles.

C'est brutal. C'est exigeant. Et c'est exactement pour ça que c'est transformateur.

Parce que quand ça marche — quand vous dites quelque chose qui vient vraiment de vous, avec vos mots, votre regard sur le monde, et que la salle rit — il se passe quelque chose d'irréversible. Vous ne pouvez plus faire semblant que vous n'êtes pas capable de tenir une salle. La preuve est là, dans le rire de gens qui ne vous connaissaient pas deux heures avant.

En 30 ans, j'ai vu ce moment des centaines de fois. Je ne m'en lasse toujours pas.

Les élèves qui m'ont le plus appris

On croit qu'un professeur enseigne. C'est vrai. Mais ce qu'on dit moins souvent — et que j'ai mis quelques années à admettre — c'est qu'un professeur apprend aussi. Parfois autant que ses élèves.

Les grands timides. Ceux qui arrivent le premier soir en regardant leurs chaussures et en murmurant qu'ils "ne sont pas drôles du tout". Ce sont souvent eux qui font le plus rire la salle six mois plus tard. Pas parce que la timidité est magiquement devenue du talent — mais parce qu'ils ont travaillé deux fois plus dur que les autres. Et parce que leur regard sur les situations sociales — ce regard de quelqu'un qui observe depuis les marges plutôt que d'être au centre — est une mine d'or comique que les extravertis n'ont tout simplement pas.

Ces élèves m'ont appris la patience. La vraie — pas celle qu'on affiche poliment. Celle qui consiste à chercher la bonne porte d'entrée plutôt que d'enfoncer toujours la même porte qui résiste.

Les élèves qui restent. Cinq ans, huit ans, seize ans pour certains. Ce n'est pas par habitude — personne ne revient chaque mercredi soir pendant seize ans par habitude. C'est parce que la scène répond à quelque chose en eux que le reste de leur vie ne leur donne pas.

Ces élèves m'ont appris que le stand-up n'est pas juste une activité de loisir. Pour certaines personnes, c'est un espace de liberté totale — le seul endroit où ils peuvent dire ce qu'ils pensent vraiment, être exactement qui ils sont, et être applaudis pour ça.

Les élèves devenus professionnels. Ceux qui sont passés de "je veux juste essayer" à "je monte un spectacle" à "je joue en salle". À un moment, ils savent des choses que je ne sais plus — ils ont développé un univers, un style, une présence qui leur appartient entièrement. Mon rôle était juste d'ouvrir une porte. C'est eux qui ont décidé de tout explorer derrière.

Ces élèves m'ont appris l'humilité. Ce qui n'est pas rien pour quelqu'un qui a passé 30 ans à dire aux gens comment être drôles.

La vraie raison — celle que je n'aurais pas admise en 1993

En 1993, j'aurais dit que j'enseignais pour transmettre. Pour donner aux autres les outils qu'il m'avait fallu des années à acquérir.

Ce n'était pas faux.

Mais la vraie raison, je la connais mieux maintenant : j'enseigne parce que le stand-up me fascine encore.

Après 30 ans, je n'ai pas encore fini de comprendre pourquoi certaines choses font rire et d'autres non. Pourquoi la même blague dit par deux personnes différentes produit deux effets complètement différents. Pourquoi un silence bien placé peut être plus drôle que n'importe quelle punch line.

Le stand-up est une discipline infinie. Il n'y a pas de niveau ultime après lequel vous avez tout compris. Et ça — cette impression de ne jamais avoir fini d'apprendre — c'est probablement ce qui me fait monter encore dans cette salle chaque mercredi soir.

Avec le même état d'esprit qu'en 1993.

Curieux de voir ce que le groupe va donner ce soir. Impatient de voir progresser l'élève qui bloquait la semaine dernière. Et quelque part — encore un peu de trac. Parce qu'un professeur qui n'a plus le trac est un professeur qui a arrêté de se remettre en question.

Ce que 30 ans de stand-up m'ont appris sur l'être humain

Le stand-up révèle les gens.

Pas l'humour de façade — les blagues qu'on sort pour briser la glace ou impressionner les collègues. L'humour qu'on développe sur scène, celui qui vient de ce qu'on est vraiment.

Ses peurs. Ses contradictions. Sa façon singulière de regarder le monde.

En 30 ans, j'ai vu des gens trouver leur voix comique et réaliser que c'était aussi leur façon d'être eux-mêmes — librement, sans s'excuser. Des timides qui ont découvert que leur façon d'observer le monde valait mieux que n'importe quelle blague préfabriquée. Des perfectionnistes qui ont appris à lâcher prise en montant sur scène. Des gens qui pensaient que l'humour n'était pas pour eux — et qui ont fait rire une salle entière avec leurs propres mots.

Ce n'est pas juste apprendre à faire rire.

C'est apprendre à être présent. À occuper l'espace qu'on mérite d'occuper. À prendre la parole sans s'excuser d'exister.

Ça, après 30 ans, je ne me lasse pas de le voir se produire.

Alors — pourquoi encore ?

Parce que le rire est sérieux.

Parce que voir quelqu'un monter sur scène pour la première fois avec ses propres mots — tremblant, incertain, vulnérable — et entendre la salle rire, c'est une satisfaction qui ne ressemble à rien d'autre.

Parce que chaque mercredi soir est différent. Chaque groupe a sa personnalité, ses dynamiques, ses surprises.

Et parce que franchement — après 33 ans dans la même salle du Centre de Danse du Marais, j'y ai mes habitudes. Et les habitudes qu'on aime vraiment, on ne les abandonne pas facilement.

Si vous avez envie de venir voir ce qui se passe dans cette salle un mercredi soir — la porte est ouverte. Comme toujours.

Le premier cours est gratuit. Sans engagement. Et je promets de ne pas vous demander d'être drôle dès le premier soir.

Enfin — pas trop.

Pascal Daubias enseigne le stand-up à Paris depuis 1993. Il a arrêté de compter le nombre de mercredis soir passés dans cette salle. Certains chiffres sont plus beaux quand on ne les calcule pas.

Pascal Daubias professeur stand-up Paris Comic Academy — 33 ans d'enseignement
Pascal Daubias professeur stand-up Paris Comic Academy — 33 ans d'enseignement